Françoise Gaill est Directrice de recherche émérite au CNRS écologie et environnement, et Coordinatrice du comité scientifique de la Plateforme Océan et Climat.

Françoise GaillDans cet entretien, elle nous rappelle le rôle essentiel que jouent les océans dans la régulation du climat, et invite tous les acteurs à prendre leur responsabilité vis-à-vis du changement climatique.

Qu’est-ce que la science nous apprend aujourd’hui sur les interactions entre l’océan et le climat ?

L’océan fait partie du système climatique. Il joue un rôle crucial dans le système de régulation du climat, et a donc une prépondérance remarquable dans le changement de température.
En effet, il est le principal régulateur du climat mondial : couvrant 71% de la surface du globe, il produit plus de 50% de l’oxygène de l’air que nous respirons, absorbe environ 30% du CO2 et 93% de l’excès de chaleur générés par les activités humaines.
Imaginez si l’océan n’existait pas : la température serait bien plus élevée, et surtout insupportable.
L’océan, c’est le squelette du climat, le cœur de la dynamique climatique.
Par ailleurs, l’océan joue aussi un rôle de recyclage de tous les éléments.
Et enfin l’océan, c’est 97% d’eau, une ressource très importante pour le monde vivant et l’espèce humaine.
On voit bien donc que l’océan, c’est un tout.

L’océan joue donc une part centrale dans la lutte contre les changements climatiques. Combien de temps durera cette capacité des océans à réguler le climat ?

C’est la question que tout le monde se pose. Où est le point irréversible ?
A l’heure actuelle, personne ne sait. Des scientifiques et chercheurs ont commencé à travailler sur ce sujet notamment avec l’accroissement du niveau des mers qui est un premier indice : l’accroissement maximal prévu était de 60 cm en 2006, puis de 1 mètre en 2012 et enfin de 2 mètres en 2016.
Avec l’évolution des techniques de modélisation et des données du savoir, nous en savons un peu plus. Nous estimons par exemple à 1000 ans le temps qu’il faut pour qu’une goutte d’eau revienne à son lieu d’origine. Même si la modélisation de la circulation de cette goutte d’eau est assez bien maitrisée, il est difficile de connaitre le seuil à partir duquel la goutte disparaitrait, et que la capacité des océans à réguler le climat serait donc altéré. Par contre, nous savons que les différences de température sont à l’origine du ralentissement de la circulation de cette goutte d’eau.

Il existe des zones mortes en mer méditerranée mais également dans l’océan. Pensez-vous que le développement de ces zones doit nous alerter encore plus sur la capacité non infinie de l’océan à réguler le climat ?

Les zones mortes ont toujours existé. A un moment donné, ces zones sont dépourvues d’oxygène et l’effet de circulation s’annule, les éléments ne pouvant plus se renouveler.
Ce phénomène est connu mais nous constatons depuis une dizaine d’’année que le nombre de ces zones est en forte augmentation. Au début, les chercheurs pensaient que l’origine de cette pollution était agricole mais nous savons aujourd’hui que le climat joue un rôle important dans le développement de ces zones car certaines ont commencé à apparaître loin des côtes et de toute activité agricole.

A l’heure où la hausse du prix des carburants et notamment du diesel fait grand bruit, comment accompagner la transition énergétique du transport maritime, grand consommateur de diesel et par conséquent grand émetteur de gaz à effet de serre ?

Nous pouvons faire quelque chose, c’est sûr. Et nous devons faire quelque chose étant donné que le transport maritime représente 97% du transport mondial.
Le plus important est de mettre la pression pour que les choses avancent. La plateforme Océan et Climat, dans laquelle je suis investie, a rédigé 9 recommandations concrètes en faveur de l’océan, notamment en matière de transition énergétique du transport maritime afin de développer des solutions technologiques innovantes pour des navires plus surs et plus respectueux de l’environnement. Elle travaille avec des organisations telles qu’Armateurs de France qui a inscrit la transition énergétique parmi ces 10 axes stratégiques avec des objectifs de réduction des émissions de CO2 du shipping (-30% en 2030), et l’adoption d’un plan de transition énergétique du transport maritime, notamment vers le Gaz naturel liquéfié (GNL).
Personnellement, je pense que la priorité devrait être le secteur du tourisme de croisière. Il faut alerter, faire des propositions et impliquer les parties prenantes. Par exemple, suite à une pression sur le port de Marseille, les bateaux à quai utilisent maintenant l’électricité et non plus leurs moteurs. Des modèles différents commencent à apparaître, on change de concept pour s’engager dans des démarches de développement durable avec de nouveaux navires.

L’accroissement du niveau des mers est inéluctable. Que pouvons-nous faire en tant que citoyen pour inverser la tendance ?

Il faut commencer par faire un travail à terre pour diminuer notre emprunte carbone : ne plus utiliser de gasoil, faire du recyclable, développer l’économie circulaire.
Ensuite travailler avec les groupes d’influence et être force de proposition. Par exemple, les mairies sont constamment en recherche de solutions.
Par tous les moyens, il faut rappeler que le changement climatique, c’est nous. Tout le monde doit s’emparer du sujet à tous les niveaux de responsabilité, et pas seulement les citoyens. C’est une responsabilité à tous les niveaux, les responsables de politique publique, les entreprises…
J’ai le sentiment que les choses bougent, que cela va plus vite. Une prise de conscience est en train de s’opérer. Par exemple, les entreprises ont compris que si elles ne font rien, elles en paieront les conséquences. Il faut leur montrer que c’est aussi dans leurs intérêts de changer de modèle.