Dasho Karma Ura est directeur du Centre d’études bhoutanaises depuis sa création en 1999.

Pendant trois jours, des personnes de divers horizons se sont réunies lors du Forum International sur le Bien Vivre, à Grenoble, pour débattre et échanger sur les enjeux du bien vivre et des nouveaux indicateurs de richesses. Pensez-vous qu’il s’agit d’une réponse à la crise systémique que nous traversons ?

La crise systémique génère différents points de vue. Il y a ceux qui pensent que l’on exagère, que l’on amplifie l’urgence face à la crise climatique notamment, et qui voient dans la technologie une solution à tous nos problèmes. Il y a ceux qui pensent que nous sommes sur la bonne voie, que les choses avancent à bon rythme. Ceux qui ne sont pas du tout conscients du problème. Et enfin, il y a ceux qui essaient de changer les choses, d’apporter des réponses. Beaucoup seront ici pendant le Forum. L’horizon de la crise est très différent pour chaque groupe.

Le Bhoutan a inventé un indicateur alternatif que nous résumons souvent de la sorte – le bonheur national brut (BNB) – et qui en bhoutanais se réfère au « bonheur tous ensemble ». Quelle est sa finalité ?

Le BNB a été conçu pour évaluer le bien-être du peuple bhoutanais. Il se décline en 33 indicateurs regroupés en neuf grands domaines constitutifs de la vie : bien-être psychologique, santé, utilisation du temps, éducation, niveau de vie, diversité écologique et résilience, diversité culturelle et résilience, bonne gouvernance et vitalité de la communauté. En fait, il y a deux façons d’approcher les indicateurs. Ou bien ils cherchent à améliorer une situation, ou ils tentent de la changer. Il est nécessaire de formuler des indicateurs de bien vivre pour mettre en œuvre un autre narratif, parallèle à celui que déploient les indicateurs macro-économiques. Les indicateurs alternatifs doivent refléter les valeurs invisibles d’une société, définir les directions à prendre. En cela, le BNB a un impact direct sur la politique gouvernementale, les médias ou le système éducatif au Bhoutan. Dans ces trois domaines, il suscite beaucoup de discussions. Mais l’impact le plus déterminant doit se faire dans le ressenti de la population et l’amélioration du quotidien des gens ordinaires.

En quoi le Bhoutan peut-il se révéler être un exemple, une source d’inspiration ?

En termes de conservation écologique, le Bhoutan est très en avance sur beaucoup d’autres pays. Cela vient d’un sens aigu de la préservation de la faune, des forêts et de la vie sauvage. C’est sans doute facilité car nous sommes un pays très peu peuplé, mais cela fait aussi partie de notre éthique, de notre philosophie. L’autre aspect important à propos du Bhoutan et des Bhoutanais, et qui peut être une source d’inspiration pour d’autres pays, réside dans notre mode de vie peu consumériste et peu sujet au stress. Ce sont deux comportements qui ne sont pas valorisés. Le Bhoutan a été très peu colonisé, nous avons donc pu conserver notre identité et nos traditions. Notre pays n’est pas trop développé, la technologie est arrivée tard. Les grandes entreprises ne dominent pas encore l’économie. La commercialisation de la vie est encore très limitée et le développement s’est concentré sur les gens plutôt que sur l’économie.

Comment envisagez-vous la notion de “communs” ?

Le Bhoutan est un pays très riche de par sa biodiversité. Géographiquement, il est à l’intersection de deux grands écosystèmes, l’Inde et la Chine. Nous avons une politique gouvernementale très favorable à la préservation du patrimoine naturel. 72 % de notre pays est recouvert par des forêts. Cette terre est de plus en plus conservée. Autrefois, il y avait plus de terres dédiées aux pâturages. Désormais, le gouvernement n’encourage plus les gens à élever du bétail, ce afin de préserver la biodiversité et de ne pas couper les forêts pour en faire des terres cultivables. Pour préserver les communs, il faut forcément sacrifier quelque chose. Mais nous encourageons l’artisanat et les produits issus de la forêt comme sources de revenus alternatifs pour les éleveurs. Au Bhoutan, les communs, la nature, appartiennent au peuple. Ils n’appartiennent à personne en particulier.

Selon vous, le changement doit-il être impulsé au niveau local ou international ?

Les deux vont de pair. Le Bhoutan a d’ailleurs rejoint les Nations Unies en 1971. À mon sens, la vision d’ensemble doit être ouverte sur l’international. Un pays ne devrait pas pouvoir exporter ses externalités négatives dans un autre pays. Personne d’autre ne devrait souffrir de nos propres décisions. Les décisions, les politiques publiques doivent toujours être ancrées à l’échelon local car c’est là que sont les gens. Des décisions prises à l’échelle locale sont presque toujours écologiques car leur impact peut être tracé très précisément.