Gaël Giraud est Économiste en chef à l’Agence Française de Développement, Directeur de la chaire Énergie et prospérité et Directeur de recherche au CNRS.

Sommes-nous face à une crise systémique, une panne dans notre modèle de développement ?

Oui, et deux constats aident à en prendre la mesure. Le premier est symbolisé par la montée en puissance de la thématique des « communs » qui remet en cause la suprématie de la propriété privée comme unique rapport aux choses. Elle s’incarne dans des manières nouvelles de se rapporter à l’environnement mais aussi aux objets que nous échangeons. C’est la valorisation du droit d’usage sur le droit de propriété.
La seconde observation est que nous vivons une panne de sens depuis quatre décennies en Occident. Un vrai récit reste à inventer qui permette de transmettre aux générations futures la société que nous appelons de nos vœux. Ce récit doit évidemment s’organiser autour de la transition écologique, économique et sociale.

Pour que ce récit ait une portée, ne doit-il pas être écrit en dialogue avec les autorités politiques et la société civile ?

Quelles que soient la richesse et la densité des initiatives issues de la société civile, si elles n’ont pas un effet de levier plus important, elles vont rester très « micro » et risquent de s’épuiser. Il est donc nécessaire, je crois, de réarticuler ces initiatives locales avec une vision stratégique globale de long terme.
L’Etat doit assumer ses responsabilités en faveur de l’intérêt général et porter un plan d’investissements très volontaire pour se doter des infrastructures nécessaires à la réalisation de la transition écologique, économique et sociale.
La société civile joue quant à elle un rôle fondamental pour coordonner les milliers d’initiatives qui s’inventent sur le terrain et orchestrer le débat public de manière à interpeller les gouvernements. C’est entre ses mains que réside l’avenir de notre pays, de l’Europe et de la planète entière.

La COP21 est-elle un bon exemple de ce type de collaboration ?

La COP 21 a été un grand succès grâce à l’implication de la société civile en particulier.
L’Humanité est telle que quand nous avons un problème pour lequel nous ne connaissons aucune solution, nous préférons le nier plutôt que de le reconnaître. Or en décembre 2015, la communauté internationale a reconnu l’urgence du problème climatique et commencé à l’affronter. Cela a été rendu possible grâce à la société civile qui a permis aux diplomates et aux élites politiques de réaliser qu’elles pouvaient formuler le climat comme un problème, parce que les solutions étaient déjà présentes notamment à travers l’agenda des solutions.

Pouvez-vous nous parler d’un projet qui promeut les « communs » et une gestion équitable et durable des ressources naturelles ?

J’ai visité récemment un projet de pisciculture en forêt tropicale, dans le sud de la Guinée Conakry. La pisciculture permet de pallier la carence en protéines animales de ces populations qui ne peuvent pas faire d’élevages et qui n’ont pas accès à la mer. Mais comment structurer des personnes, dont ce n’est pas le métier, pour pratiquer une pisciculture à la fois respectueuse de l’environnement et productive ? Ce projet, soutenu par l’Agence Française de Développement, est géré de manière communautaire par les pisciculteurs et les vendeuses du marché qui se sont mis d’accord sur des règles permettant d’assurer une production de poisson durable et de résoudre les conflits en cas de désaccord sur les prix ou la date de livraison. Or c’est exactement cela qui caractérise un « commun » : la construction d’institutions qui permettent de s’accorder sur la gestion durable d’une ressource fragile et de se mettre d’accord en cas de conflit.
Aujourd’hui, les ressources vulnérables de la planète comme l’eau, la biodiversité ou la faune halieutique pâtissent de l’absence de cette vision « commune ». Mais le projet en Guinée forestière est un bel exemple qui autorise à ne pas perdre espoir.

Cet exemple va dans le sens de la Fondation Terre Solidaire qui met au pluriel la notion de « transitions », transition écologique, économique et sociale.

La Fondation Terre Solidaire a raison d’insister sur ce pluriel car il y a une tentation très forte des élites occidentales d’isoler le défi écologique de la question sociale. Il s’agirait de faire payer aux plus pauvres, notamment les pays Sud, le coût de la crise écologique et de notre mode de vie étroitement dépendant d’une culture du déchet et du pillage des ressources minérales. Cela serait dramatique, mais c’est malheureusement la tentation la plus forte. Il faut donc constamment articuler transitions écologique, économique et sociale pour faire entendre que c’est aussi une réorganisation de la société, une réduction des inégalités et une nouvelle manière de gérer les communs qui doivent structurer notre réponse au dérèglement climatique.

En France, la Fondation Terre Solidaire s’intéresse au lien entre ville et campagne. Est-ce que cet espace est stratégique selon vous ?

La ré-articulation des territoires urbain et rural est un sujet fondamental. Les 30 glorieuses ont alimenté un imaginaire du développement et du progrès essentiellement urbains. Pourtant une ville n’a aucune autonomie alimentaire, elle a donc besoin d’un arrière-pays rural, puissant et riche qui la nourrit. Cette ré-articulation consiste à favoriser une agriculture diversifiée capable d’alimenter, via des circuits courts, des petits centres urbains, très denses, innervés par des transports publics. C’est le nouvel aménagement du territoire français qu’il faut penser d’ici les 30 prochaines années. Lorsque l’opportunité politique se présentera d’engager cette transformation écologique et sociale, alors il faudra être prêt. Et la Fondation Terre Solidaire peut jouer un rôle majeur en préparant le terrain de ce renouveau.