Conférence initiatives citoyennesLe 6 juin 2019, la Fondation Terre Solidaire organisait une conférence sur les initiatives citoyennes motrices d’un nouveau modèle de société plus durable et plus inclusive.
A cette occasion, elle a réuni une quarantaine de personnes autour de 2 intervenants qui ont permis d’offrir un regard croisé sur les initiatives citoyennes en France et aux Etats-Unis :
– Karine Lancement, Chef de projet Participation citoyenne et Transitions au CEREMA*, Co-auteur du rapport publié en avril 2019 “L’action citoyenne, accélératrice de transitions vers des modes de vie plus durables”
– et Mark Randazzo, Fondateur et Directeur de EDGE Funders Alliance, réseau international de 104 fondations nord-américaines et européennes engagées en faveur de la transition.

Karine Lancement, pourriez-vous nous expliquer la genèse de cette étude et les raisons qui ont motivé le Ministère de la Transition écologique et solidaire à la réaliser ?

En lançant en 2010 le programme de recherche MOVIDA* (Consommation et Mode de Vie Durable)*, le Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie avait déjà mis en évidence l’apport des démarches ascendantes à l’initiative de citoyens dans l’évolution des modes de vie. Le Ministère de la Transition écologique et solidaire a souhaité aller plus loin en confiant une recherche exploratoire sur les initiatives citoyennes au CEREMA.
En partant d’initiatives citoyennes de transition sur le terrain au niveau local, l’objectif de cette étude a été d’identifier les origines et les facteurs d’émergence des initiatives citoyennes, leurs grandes caractéristiques, leur parcours, mais aussi les facteurs de réussite, les besoins et difficultés rencontrées par les porteurs de projets citoyens, et les relations entretenues (ou non) avec les acteurs publics.
Cette recherche exploratoire se caractérise par son ancrage au plus près des problématiques quotidiennes des initiatives citoyennes. Ces porteurs de projets, que nous avons rencontrés pour notre étude, sont des pépites humaines.

Justement, comment expliquez-vous le développement des initiatives citoyennes en France ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Le plus souvent une initiative citoyenne nait à partir d’un déclic issu d’une trajectoire individuelle du porteur de projet : « J’en ai assez d’être impuissant, je veux agir ».
Les pouvoirs publics sont absents de pan entier, et les besoins ne sont pas comblés. Certains habitants ressentent le besoin de combler ces vides institutionnels. Le passage se fait ensuite de l’initiative individuelle à une action collective.
Face à la crise multiple, ce déclic citoyen se développe de plus en plus.
La question qui se pose et à laquelle nous avons souhaité apporter une réponse avec notre étude, est de savoir comment faciliter le parcours de ces porteurs de projets.
Car c’est un vrai choc de culture qui s’opère entre ces initiatives citoyennes et l’institutionnel, les pouvoir publics.
Nous avons rencontré de nombreuses initiatives citoyennes dans les territoires et ce serait très long de vous les énumérer toutes. Trois me viennent plus particulièrement à l’esprit :
– Covoiturons sur le pouce, une organisation de facilitation de transports entre voisins sur 10 collectivités du Nord Toulousain qui est en phase d’essaimage au niveau national avec de très beaux résultats ;
– Des projets de consommation durable : la Ressourcerie Verte à Romans-Sur-Isère, un supermarché local comme la Cagette à Montpellier ou des monnaies locales comme La Gonnette à Lyon ;
– L’association Anciela, une pépinière d’associations sur la région de Lyon, qui offre un accompagnement gratuit et des formations avec déjà 360 porteurs de projets accompagnés par semaine.

Mark, comment la philanthropie d’une façon générale et les fondations en particulier, que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs, se mobilise-t-elle sur ces enjeux ? Quelles places laissent-elles à ce pouvoir d’initiative citoyen ?

La transition écologique aura lieu. Tout l’enjeu est qu’elle se fasse d’une manière juste, solidaire et équitable.
Pour confronter les crises systémiques que nous vivons, il faut développer des alternatives en capacité de transformer nos sociétés. Il faut pour cela cherche à aller plus loin que des projets à court terme et viser des objectifs et des impacts sur le long terme.
Nous avons également besoin d’un écosystème où citoyens et gouvernements s’entraident mutuellement en faveur de la transition. Les fondations ont un rôle à jouer pour cela. D’abord, en faisant évoluer leurs pratiques et en s’engageant dans des appuis sur le long terme. Elles doivent également mieux écouter les porteurs de projet, mieux les accompagner et être force d’influence pour changer le discours public.
C’est un travail assez difficile et compliqué d’autant plus que certains porteurs de projets craignent de rentrer dans des situations de dépendances vis-à-vis des financements de fondations. Pour contourner ces craintes, il est possible de mettre en place des systèmes de gestion participative où les décisions sont prises de manière très collective.
C’est pour travailler collectivement ces questions et influencer plus largement la philanthropie sur ces enjeux, que nous avons créé EDGE. Notre réseau rassemble ainsi aux Etats-Unis et en Europe des fondations travaillant dans le domaine de la transition et qui souhaitent développer le pouvoir d’initiative citoyenne.

Karine, est-il possible pour les pouvoirs publics d’avoir cette capacité de transformation pour être dans le même rythme que les porteurs de projets ?

Ces initiatives citoyennes ne datent pas d’aujourd’hui, c’est un mouvement de fond : on peut citer les mouvements des jardins familiaux ou encore les coopératives ouvrières…
Depuis 2008, nous assistons à une accélération de ce mouvement de fond. En particulier, le numérique a fait exploser une tendance au « do it yourself » qui dans certains cas va jusqu’à considérer les pouvoirs publics comme inefficaces voire illégitimes pour enclencher ces transformations vers une société plus durable.
Cela pose question. On ne peut pas demander aux citoyens de tout faire et de remplacer le travail des pouvoirs publics. Le besoin est donc fort de retravailler et structurer les liens entre initiatives citoyennes et pouvoirs publics. Il faut que les politiques publiques suivent.
Par exemple, quand ces initiatives fonctionnent, pourquoi ne pas les transformer en loi afin que l’essaimage se fasse plus facilement ?
Les pouvoirs publics doivent faire évoluer leur posture et culture à tous les niveaux pour passer du rôle de décideur à celui d’animateur local.
Le développement de ces initiatives permet aussi une forme d’enrichissement pour les pouvoirs publics à tous les niveaux : il s’agit par exemple de revenir sur le terrain et d’être plus à l’écoute afin de reconnaitre ces expertises citoyennes.

 

*Le CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) est un établissement public tourné vers l’appui aux politiques publiques, placé sous la double tutelle du ministère de la transition écologique et solidaire et du ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales.

* Le MOVIDA est un programme de recherche initié et financé par le Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. Il a pour ambition d’orienter la communauté des chercheurs en sciences humaines vers la question des modes de vie durables, afin de produire un socle de connaissances utiles aux politiques publiques qui souhaitent accompagner la transition écologique de notre société.