En moins de dix ans, le chantier d’insertion Fleurs d’Halage a réussi son pari d’aider les personnes éloignées de l’emploi à se remobiliser grâce à la culture de fleurs, vendues localement.
En cet été 2026, l’équipe doit s’adapter à une chaleur et une sécheresse sans précédents tout en continuant à se projeter dans l’avenir.

En cette fin juillet 2026, la végétation de l’Ile Saint-Denis aux confins de la région parisienne crie sa soif à travers un dégradé inédit de jaunes et de bruns, malgré la proximité immédiate de la Seine
Une quatrième canicule se profile déjà.
Sous le soleil implacable, des rangées de zinnias aux couleurs éclatantes prodiguent pourtant une sensation de fraîcheur et de gaieté.
Dans une nature devenue jaune, le chantier d’insertion Fleurs d’Halage continue de faire pousser des fleurs.
L’association Halage n’en est pas à son premier défi.
Qui aurait dit que des fleurs pousseraient sur cette terre extrêmement polluée confiée par le département à l’association il y a moins de dix ans ?
Alternative à l’horticulture mondialisée
Aujourd’hui, Fleurs d’Halage gère 6000 m² de production, selon les méthodes de l'agriculture biologique, de mars à novembre, sans éclairage ni chauffage supplémentaire.
Le chantier d’insertion fait sortir de cette terre polluée aux métaux lourds 150 000 tiges de fleurs chaque année, vendues à des fleuristes parisiens.
Un marché avec de belles perspectives : « Près de 9 fleurs sur 10 vendues en France viennent de l'étranger. Mais depuis le Covid-19, la demande pour des fleurs locales augmente et dépasse l’offre existante », explique Stéphanie Page, coordinatrice de production.
De la fleur à l’emploi
Malika, 53 ans, est en CDD d'insertion depuis quatre mois et demi : « J'ai eu un parcours professionnel chaotique. J'ai suivi une formation de fleuriste pour créer mon entreprise, mais j’avais tout arrêté après des épreuves de vie. »
Dans un sourire communicatif, elle tient à témoigner sa reconnaissance envers celles et ceux qui soutiennent Fleurs de Halage : « Ce CDD m’a permis de me relever le matin.
L’équipe prend en compte nos difficultés, nous accompagne et nous redonne confiance en nous. »
Récemment Fleurs d’Halage lui a proposé d'animer une activité de team building dans une entreprise de luxe. « Maintenant, je présente mes compositions sur Instagram et je vais relancer mon activité. »
Mélanie, 27 ans, partage le même enthousiasme : « Je vis ma meilleure expérience professionnelle ici. »
Malgré une formation pour être responsable agricole, elle n’avait jamais fait de stage de plus de quatre semaines. « Je manquais d'expérience et ne venant pas de ce milieu, je ne me sentais pas légitime. Là, je reste suffisamment longtemps pour observer tout le cycle de la plante. »
Son contrat de travail en insertion lui permet de passer son permis de conduire, indispensable pour son projet professionnel en milieu rural. « Mon passage ici me redonne confiance. J'ai retrouvé un sens à ma vie. Je veux continuer comme ouvrière agricole avant de mûrir un projet d'entreprise. »
L’impact de la sécheresse
La dureté des conditions de travail en cette période caniculaire ne les décourage pas.
Pendant les pics de chaleur, le thermomètre est monté jusqu'à 58°C dans la serre.
L’équipe a adapté les horaires pour terminer à midi au lieu de 15h et ajouté plus de pauses.
Dans la serre, le travail s'arrêtait dès 10h du matin.
Les commandes ont diminué, les clients renonçant à acheter des fleurs par peur de les voir se flétrir sous la chaleur.
Face aux températures extrêmes, le végétal s'est mis en survie : « Les fleurs sont montées en graine dès 15 cm au lieu des 60 cm habituels, rendant impossible la récolte des certaines variétés car trop courtes pour être commercialisées », explique Julie Haddad, cheffe de projets.
Les delphiniums et les pois de senteur ont grillé sur place.
Dans la serre, les semis de tagètes (œillets d’Inde) et de cosmos ont été perdus.
Même avec de l’irrigation, une partie des plants ne survivent pas aux chaleurs extrêmes.
Il a fallu recommander des plants, et changer de fournisseur, car en Anjou, les semis avaient subi le même sort.
L’équipe s’est finalement résolue à se fournir aux Pays-Bas, et à payer des frais de transport conséquents.
Malgré sa situation en bord de Seine, l’association n’a pas l’autorisation d’utiliser l’eau du fleuve en raison de complications administratives, le terrain n’étant pas considéré comme une terre agricole.
Pour faire face aux étés toujours plus chauds, elle étudie la possibilité d’un forage.
Cette fois-ci, un système de goutte-à-goutte déjà en place a sauvé une partie de la production.
Mais Julie appréhende la facture d'eau qui pourrait impacter leur équilibre budgétaire.
Les pertes importantes liées à la canicule ne sont pas encore toutes évaluées, car il faudra encore y ajouter son impact sur les récoltes d’automne et la baisse du chiffre d’affaires pour cette période-là.
L’incertitude politique s’ajoute au défi climatique
Jusqu’à présent, l’Etat rémunère les salariés en insertion.
L’équipe encadrante et technique (sept salariés) est payée en partie grâce à la vente des fleurs, mais le chantier doit encore trouver un complément financier.
L’appui de la Fondation Terre Solidaire lui permet de consolider son activité en attendant d’augmenter ses ventes.
« La solution serait de vendre plus de fleurs, mais notre surface de production est trop limitée », explique Julie Haddad.
Fleurs d’Halage mise sur un projet de nouvelle ferme à la Courneuve.
L’avenir dépendra aussi des politiques publiques en faveur de l’insertion et des budgets qui leur seront consacrés.
Face à l’incertitude politique, l’association veut développer son modèle économique et moins dépendre des subventions publiques.
D’ici 2036, Fleurs d’Halage voit grand : quatre nouvelles fermes florales en Île-de-France ; une coopérative réunissant des horticulteurs et fleuristes franciliens pour commercialiser ensemble leur production en Ile-de-France ; et l’accompagnement d’autres fermes florales en région.
Flower Power
Ici, la renaissance est double : des dizaines de personnes reprennent goût à la vie et au travail, tandis que la biodiversité reconquiert peu à peu ces terres autrefois mortes.
Les cloportes ont réinvesti le sol, les papillons se régalent.
Le cri d'un pic noir retentit, comme une petite victoire dans le silence de la sécheresse.
Une confirmation aussi, que la transition écologique et sociale peut être profondément désirable, à l’instar de ce qu’explique Jean Jouzel dans notre interview.
