En 2016, Grenoble a été la première ville européenne à interdire la publicité, identifiée comme un frein à la transition écologique et sociale, dans les espaces publics. Gilles Namur, adjoint au maire de Grenoble, explique les enjeux de cette décision et sa mise en pratique.

En 2015, la ville de Grenoble a posé le choix radical d’interdire la publicité dans les espaces publics. Pour quelles raisons la ville a-t-elle fait ce choix ?
Supprimer la publicité des espaces publics était une promesse électorale des écologistes.
L'équipe d'Éric Piolle voulait réduire les injonctions à consommer.
Les panneaux publicitaires mettaient essentiellement en avant des voitures et de l'alcool, et véhiculaient une vision caricaturale de la société : les femmes en ménagères, les hommes en experts, du bleu pour les garçons, du rose pour les filles...
Tout ce dont on ne veut pas !
Les panneaux publicitaires ciblaient aussi principalement les gens dans les voitures, dans une ville où l’objectif était de rééquilibrer la mobilité, en promouvant la marche et le vélo.
Et puis, il y avait le côté « France moche ». À Grenoble, on aime citer Stendhal : « Au bout de chaque rue, une montagne ». En réalité, les panneaux publicitaires en étaient venus à cacher les montagnes et gâchaient le paysage…
Comment la ville a-t-elle procédé pour parvenir à supprimer toutes ces publicités ?
Cela s’est fait très rapidement ! Le contrat qui liait la ville à JCDecaux arrivait à échéance en 2015. La ville a simplement décidé de ne pas le renouveler.
Nous avons supprimé tous les panneaux publicitaires dispersés dans la ville, sauf les arrêts de bus et de tramway, régis par un autre contrat avec le Syndicat mixte des mobilités de l’aire grenobloise, le SMMAG, indépendant de la ville.
Cette année-là, 326 panneaux ont été retirés, soit 2 051 m² d'affichage publicitaire.
Comment avez-vous compensé la perte de revenus ?
Le contrat avec JCDecaux représentait, pour la ville de Grenoble, une rente qui avait pu atteindre 600 000 € par an jusqu’en 2014.
Mais au moment de renouveler le contrat, JCDecaux ne nous proposait plus que 150 000 €.
Les entreprises ne voulaient plus dépenser d'argent pour ces panneaux d’affichages en perte de vitesse, comparé à la publicité télévisuelle et digitale.
Bien sûr, certains ont objecté que cet argent aurait pu être réinvesti dans les écoles ou dans les routes.
Nous avons donc choisi de ne pas répercuter cette perte sur un service public dû aux habitants, mais sur le train de vie des élus, en réduisant leurs indemnités et leurs frais de bouche, et en supprimant les voitures de fonction.
Globalement tout le monde était favorable à ce projet.
Avez-vous remplacé certains de ces espaces ?
Nous voulions que les Grenoblois puissent continuer à se parler entre eux et que les institutions puissent communiquer.
Nous avons commencé par améliorer ou compléter les panneaux dédiés à l'affichage culturel ou associatif qui existaient déjà.
Pour la communication de la ville, les événements culturels, les réunions d'information, un vote des Grenoblois a sélectionné le mobilier Vox : une allure ludique, des panneaux qui tournent, solides, et même plus bas, pour que les enfants puissent les consulter.
Le but n’était pas de remplacer les panneaux publicitaires par d'autres gâchant le paysage.
Après la non-reconduction du contrat avec JCDecaux, vous avez aussi supprimé la publicité s’affichant depuis les espaces privés ?
La loi ne nous permet pas d'interdire totalement la publicité sur l'espace privé, seulement de la limiter.
La métropole a donc travaillé sur un nouveau règlement local de publicité intercommunal pour les enseignes de magasin et les affichages. Nous avons cherché à protéger en particulier les abords des écoles et les quartiers historiques.
Par ailleurs, les panneaux 4x3 sur des maisons ou des immeubles sont interdits, seuls les panneaux 2x1 sont autorisés.
Finalement les publicitaires ont choisi de ne pas remplacer les grands panneaux, les plus petits n’étant pas assez visibles pour les voitures.
Ce règlement nous a permis de retirer une surface d’affichage équivalente à celle déjà retirée dans l’espace public.
Aujourd’hui, il ne reste que très peu de panneaux dans la ville de Grenoble, seulement dans des zones autorisées, plutôt commerciales ou industrielles.
Même le SMMAG a lui aussi réduit le nombre de publicités.
Ces limitations ont-elles fait grincer les dents de certains habitants ou commerçants avec des intérêts particuliers ?
En réalité, pas du tout. Nous avons reçu quelques lettres de personnes décrivant ce que ces panneaux leur rapportaient, mais les sommes en jeu étaient très faibles.
Nous nous attendions aussi à des critiques de la part de certaines entreprises et commerçants.
Cela n’a pas eu lieu. La publicité, aujourd'hui, est surtout utilisée par de grands groupes internationaux, pour promouvoir des voitures par exemple ou par les grands centres commerciaux qui cherchent à attirer les consommateurs en dehors de la ville.
Pour les petites entreprises locales, ces panneaux publicitaires représentaient une forme de concurrence déloyale, car elles n'avaient pas les moyens de s'offrir ce type de publicité.
Même les commerces, les artisans locaux et les petites entreprises se sont montrés plutôt satisfaits.
Et quand la publicité disparaît, on ne s'en rend pas compte.
La suppression de la publicité en ville est-elle suffisante ? Faut-il, et comment aller plus loin ?
Je pense que les États vont devoir réguler davantage la publicité, parce que nous sommes submergés, notamment sur Internet.
Le scrolling sur les réseaux sociaux est anxiogène pour les enfants, et même les adultes.
Sans l’interdire totalement, il faudrait pouvoir faire une sélection, en limitant la promotion des produits néfaste pour l'environnement et la santé ainsi que les messages sexistes, comme cela a été fait pour le tabac.
Nous devons choisir les valeurs autour desquelles la société pourrait s'entendre.
Dans ce contexte, il est important de préserver les espaces publics de l'influence des écrans et des incitations à consommer.
C’est pourquoi nous veillons à ne pas proposer d'activités payantes dans nos parcs et jardins, et à ne pas consacrer systématiquement les espaces publics à des terrasses ou des activités commerciales. La ville doit rester un lieu de vie et de rencontres.
Propos recueillis par Anne-Isabelle Barthélémy
