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Jean Jouzel : chaque dixième de degré compte

Après un été 2026 marqué par une chaleur exceptionnelle, Jean Jouzel appelle à prendre davantage au sérieux les alertes des scientifiques sur l’ampleur du réchauffement climatique et à accélérer la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Mais il invite aussi à porter un regard plus positif sur la transition écologique. Pour lui, les organisations comme la Fondation ont un rôle essentiel à jouer pour construire cette transition autour de trois principes : l’équité, la sobriété et la solidarité.

En tant que scientifique et climatologue membre du GIEC, vous avez alerté depuis des décennies sur le réchauffement climatique.

Comment réagissez-vous aux canicules et à la sécheresse de cet été ?

Nous observons aujourd’hui ce que les scientifiques annoncent depuis cinquante ans : des épisodes climatiques extrêmes plus fréquents et intenses.

Le GIEC n’a jamais exagéré. Nous sommes au pied du mur.

L’adaptation est nécessaire, mais elle ne doit pas nous faire oublier l’urgence de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Si nous ne les diminuons pas d’ici 2050, nous pourrions dépasser les 3° de réchauffement pour la fin du siècle. 

Un degré et demi de réchauffement, nous y sommes.

Et nous en voyons les conséquences catastrophiques.

Alors imaginez le double ! C'est au-delà de la capacité d'adaptation des jeunes d'aujourd'hui.

Il faut prendre davantage au sérieux ce que la communauté scientifique envisage et nous mettre au travail pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Ce sont celles des vingt prochaines années qui décideront de notre capacité à atteindre la neutralité carbone dans la seconde moitié de ce siècle.

Comment relisez-vous ces dix dernières années écoulées après l’adoption de l’Accord de Paris à la suite de la COP 21 en 2015 et l’immense espoir qu’il avait suscité ?

L’Accord de Paris était bien construit. Signé par tous les États, y compris les pays pétroliers, sa grande avancée résidait dans son universalité.

Revers de la médaille, les engagements des États étaient fixés par eux-mêmes et n’atteignaient pas l’objectif de limiter le réchauffement global à 2°C pour la deuxième moitié de ce siècle. 

Mais le principal échec de cette décennie vient des décisions politiques.

L'élection de Donald Trump en 2016 a tout de suite miné les objectifs de l’Accord de Paris.

L'Europe avait aussi de l'ambition.

J’aurais aimé que la France, qui a inscrit dans la loi l’objectif de la neutralité carbone en 2050, respecte cette ambition.

Pour atteindre une diminution de ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030 (par rapport à 1990), la France doit les diminuer de 5% chaque année.

Mais elle a accumulé du retard avec des baisses réelles de moins de 3% par an ces deux dernières années.

Aujourd’hui la Chine, qui est aussi le premier pays émetteur de gaz à effet de serre, est le seul grand pays à travailler réellement à sa neutralité carbone.

Bien sûr elle continue d’importer des énergies fossiles, mais la Chine montre la possibilité d’aboutir à une économie autour des énergies renouvelables.

Vue aérienne d'éoliennes dans un champ, illustrant la transition énergétique et les énergies renouvelables.

Sentez-vous une évolution de l’opinion sur le réchauffement climatique ?

Aujourd'hui la population a conscience de la réalité du changement climatique. Mais une partie refuse encore d’en reconnaitre son origine humaine.

Et même les personnes qui l'acceptent ne déclenchent pas l'action.

Elles continuent de prendre l'avion ou d'utiliser ChatGPT sans compter.

Pourtant l'aviation représente 5% des émissions de gaz à effet de serre et le numérique pourrait en représenter 8% d’ici 2030.

Nous savons ce qu'il faut faire, comment le faire, et aussi que ça couterait moins cher d’agir que de ne rien faire.

Mais nous n’agissons pas assez.

Cette lenteur du passage à l’action peut sembler décourageante.

Qu’est-ce qui vous donne cette énergie de continuer à alerter et à mobiliser ?

Il faut continuer à dire les choses et à agir.

En tant que scientifique, nous savons que le réchauffement climatique ne pourra pas être maintenu sous le seuil de 1,5° C.

Mais chaque dixième de degré compte, et chaque pas dans la bonne direction aussi.

Nous connaissons déjà les solutions, identifiées notamment dans les propositions de la Convention citoyenne pour le climat : sobriété, économies d’énergie, isolation des bâtiments, mobilités douces, alimentation moins carnée…

Il ne faut pas non plus être trop pessimiste et parler davantage de l’attractivité de la transition.

Les combustibles fossiles nous fournissent de l’énergie, mais ils sont à l’origine de pollutions majeures, environnementales comme sonores.

Imaginons quelques instants un monde où la transition serait réussie, sans énergies fossiles, avec la qualité de vie qui l’accompagne.

N’est-ce pas plus désirable qu’un développement économique promis par Donald Trump autour du gaz, du charbon et du pétrole ?

Un sujet vous paraît-il préoccupant pour les années qui viennent ?

J’ai une crainte concernant le technosolutionnisme mis en avant par les géants de la tech, avec cette volonté de manipuler le climat.

La géo-ingénierie, cette idée qu’on pourrait influencer le climat en envoyant des aérosols dans la stratosphère n'est pas maîtrisée et pourrait avoir de nombreuses conséquences dans d’autres domaines.

On doit tout faire pour éviter de jouer avec le climat.

Nous devons nous désintoxiquer des énergies fossiles, et la diminution des émissions de gaz à effet doit rester notre priorité.

La neutralité carbone représente la meilleure voie à suivre, et elle n’est pas si terrible que ça.

La Chine est en train de le montrer, et elle sera peut-être le vainqueur économique des prochaines décennies, au détriment des Etats-Unis.

Quel rôle voyez-vous pour la Fondation et les organisations de la société civile dans les années qui viennent ?

Les ONG environnementales et solidaires ont joué un rôle très important dans la prise de conscience de la réalité du réchauffement climatique. 

Elles ont un rôle à jouer pour consolider les trois grands principes nécessaires à la transition écologique, comme le fait la Fondation en France : la justice climatique, pour les populations les plus modestes, qui sont aussi les plus durement frappées ; la sobriété, qui nous fait réfléchir à ce qui est vraiment utile, et au sens de l’action ; et la solidarité, qui est aussi indispensable au niveau international. 

Propos recueillis par Anne-Isabelle Barthélémy

ENSEMBLE, accélérons la transition écologique et solidaire