Fabian Scheidler est philosophe et dramaturge allemand, spécialiste des questions de justice mondiale et d’écologie, auteur du livre « La Fin de la mégamachine, Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement » (Le Seuil, 2020).

La crise de la Covid 19, une opportunité à saisir pour repenser notre modèle de société ?

Fabian ScheidlerEn juin 2020, la Fondation Terre Solidaire a démarré un cycle de rencontres sur l’incidence que pourrait avoir la crise liée à la COVID 19 sur la transition écologique de nos sociétés.
Mercredi 19 mai, pour clôturer ce cycle, la Fondation Terre Solidaire recevait Fabian Scheidler, philosophe et dramaturge allemand, spécialiste des questions de justice mondiale et d’écologie, auteur du livre « La Fin de la mégamachine, Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement » (Le Seuil, 2020).
Il est venu nous partager son analyse de la crise actuelle revenant notamment à ses origines et ses causes, ses espoirs sur un changement de cap possible mais également ses inquiétudes face à une crise globale plus importante, la crise climatique.

Le coronavirus est-il une manifestation supplémentaire de cette mégamachine que vous décrivez dans votre livre, mégamachine qui serait globalement responsable des désastres climatiques, pandémiques et économiques contemporains ?

La pandémie est révélatrice des crises économiques et sociales qui s’observent dans nos sociétés. Au cours de l’histoire humaine, aucun autre système que le nôtre n’a engendré de telles crises. J’appelle ce système la « mégamachine », d’après l’expression créée par l’historien américain Lewis Munford. Plus qu’un système économique, c’est aussi un système idéologique, militaire et politique, qui repose sur 3 piliers.
Le premier pilier est l’accumulation sans fin du capital. L’argent est placé dans un cercle infini de profit et réinvestissement, principe qui définit les institutions les plus puissantes, notamment les sociétés anonymes. Aujourd’hui, les 500 plus grands groupes du monde contrôlent 40% du PIB mondial et 2/3 du commerce mondial. Le but de ces sociétés est seulement d’enrichir les actionnaires, sans considération éthique. Pour remplir cet objectif, elles doivent croitre et donc transformer la nature en marchandise. Cela a un impact considérable sur la biosphère. Or, une grande partie des récentes pandémies résultent des animaux sauvages, dont les habitats ont été détruits, ce qui explique le lien entre pandémies et crises socio-économiques.
Le second pilier est l’Etat moderne. On a tendance à penser l’Etat distinct du capital. Pourtant, historiquement, les deux ont évolué en parallèle. Au XVIIe siècle, l’Etat était une organisation purement militaire. Pour se financer en armes à feu, les souverains nécessitaient des sommes considérables. Ils s’endettaient alors auprès de banquiers et marchands, qui demandaient des contreparties. Ce « retour sur investissement » était payé par le butin récolté lors des pillages et des guerres. En fait, le capitalisme ne repose pas sur le libre-échange, mais sur le principe de monopole. En créant les droits de propriété, l’Etat a encouragé l’accumulation du capital. D’ailleurs, aujourd’hui, les grands groupes reçoivent des subventions énormes de l’Etat. D’après le Fonds Monétaire International, l’Etat subventionne le secteur fossile à hauteur de 5 000 milliards de dollars chaque année. Les contribuables financent donc involontairement la destruction de l’environnement.
Le troisième pilier est le pouvoir idéologique et le « mythe de l’occident ». L’occident serait porteur d’une mission civilisatrice et d’une supériorité morale. Dans cette conception, l’homme est distinct de la nature et peut la dominer pour l’exploiter à son gré.
Pour éviter l’effondrement des systèmes écologiques qui nous nourrissent, il faut donc repenser ces trois piliers et sortir de la mégamachine.

La crise actuelle peut-elle être une opportunité de changement de cap pour se libérer du système actuel et construire une nouvelle forme d’organisation sociale ?

Chaque crise constitue une opportunité d’atteindre une prise de conscience collective : le système a atteint la limite de son expansion. Il faut retrouver une coopération avec la nature. Il faut construire une nouvelle économie qui ne serait pas basée sur la croissance mais sur une distribution juste des richesses. Il y a aujourd’hui une surproduction absurde, alors qu’il est possible de vivre mieux en consommant moins. Pour effectuer ces changements structurels, il faut d’une part encourager les initiatives locales, mais il est également nécessaire d’impliquer la sphère politique au niveau national, et international. Les mouvements sociaux et écologiques doivent présenter un plan engagé dans la transition pour combiner justice sociale et écologique. Il faut donc rediriger les flux monétaires vers des organisations durables : en redistribuant les subventions étatiques, en changeant le système d’impôts pour taxer les grands groupes… L’idée serait de mettre en place un « Green New Deal », mais qui défend une économie verte post-capitaliste plutôt qu’une croissance verte. Il faut s’assurer que les entreprises aient un effet positif pour le bien commun, et que les crédits prennent en considération des critères écologiques et sociaux. Malheureusement, il semblerait que cette crise ait échoué à mettre en place cette transition.

Cette crise peut-elle être au contraire un accélérateur de l’effondrement de notre système, finalement une crise parmi les crises qui nous détourne de la vraie crise, celle climatique ?

Les plans de sauvetage économique face à la crise canalisent l’argent des contribuables vers les grands groupes : il s’agit en réalité d’une économie « de tribut ». Les petites entreprises sont détruites au profit de ces grandes firmes. Celles-ci participent d’ailleurs à une numérisation accrue, qui contribue au « capitalisme de surveillance ». Ce phénomène est représentatif de la surveillance étatique renforcée, qui, tout en maintenant l’apparence de la démocratie participative, tente de retourner à une forme autoritaire. Il est alors facile de tirer avantage de la pandémie, ennemi invisible, pour réinstaurer cette forme de contrôle.
Il y a donc une vraie volonté de détourner l’attention des menaces plus grandes que la pandémie. Toutes les autres problématiques sont reléguées au second plan : polarisation entre pauvres et riches, cause des réfugiés, climat, biodiversité…
Nous vivons dans une époque de transition, qui durera probablement des décennies : une période de crises successives. C’est avant la crise qu’il faut agir, car dans la crise même, il est très difficile d’agir. Il faut être préparé avant, et surtout, il faut parler d’une seule voix au moment de la crise prochaine. Tous les acteurs, qui se battent pour une transition sociale et écologique, doivent se regrouper et former des alliances effectives.

Retrouvez l’intégralité de la conférence avec fabian Scheidler